Falaise des fous            Patrick Grainville  Gallimard 2018

 « Jadis, j’ai embarqué sur la mer un jeune homme qui devint éternel » ce jeune homme, c’est Claude Monet que  narrateur désigne au début de ce roman foisonnant de Patrick Grainville.

Charles  Guillemet- on le saura plus tard- est né en 1847, élevé par son oncle Armand, orphelin de sa mère Julie à 3 ans et bâtard d’un certain Guy Aubert, bourgeois marié. Il souhaite s’engager sur les bateaux de pêche à Honfleur mais à la suite de sa guerre en Kabylie, il est resté infirme. Il devient le factotum des affaires de son oncle et  vit dans une maison de celui-ci  entre Etretat et Fécamp Il navigue souvent sur un voilier et y emmène les peintres comme Monet. Louis et Mathilde Gosselin achètent une grande maison en face du narrateur  en 1868.  Sa passion pour Monet est concomitante des sa liaison avec Mathilde. Gosselin,  le mari est un collaborateur d’Haussmann et un novateur enthousiaste de la modernité de son siècle. Une fille d’une première union s’appelle Anna qui jouera un rôle important par ailleurs.

Mais ce n’est pas là l’essentiel : ce qui apparaît dans cette fresque formidable, c’est ce que nous propose littéralement Grainville : la peinture ! celle  de Courbet qui « en pinçait pour notre falaise », le portrait de Monet peignant sur la plage d’Etretat  à la p 19 « Un soir de mauvais temps, le vent tourmentait les vaques, secouait les bateaux. Monet était aimanté. Il peignit assez rapidement en longues couches fluides une mer soufrée, vert amande, toute empanachée d’écume livide, nuancée de jaune-rose. Avec la falaise sombre, schématique, balafrée de coups de brosse noirs, sur un fond uniformément crépusculaire. Le trou de la porte d’Aval  était submergée par l’assaut du flot en barbouillis blanchis que moi-même, alors, je trouvais presque grossiers »

Le narrateur nous place dans l’intimité des artistes qui hantent cette falaise des fous :

« Courbet était bavard et volontiers sociable, à la différence du jeune Monet qui ronchonnait souvent …. Monet était toujours fauché, Courbet respirait la volonté, le toupet, la prodigalité »

« Courbet n’a reculé devant rien, surtout pas devant l’antre de la Loue, cette source de son pays natal, ni devant l’arche ouvrant la cuisse d’Aval. Je ne devais jamais voir cet Etretat fendu » p 28

 Et de 1870 à 1927, il nous  fait vivre les relations entre les artistes et leur temps : la guerre de 1870, la Commune, le rôle de Courbet, le 80ème anniversaire de Victor Hugo, la querelle entre les peintres réalistes et impressionnistes : ainsi  p78-79 « le spectacle cruel qu’offrent cinq ou six aliénés dont une femme…………des fous, des fous, des fous » la mort de Rimbaud ; de Manet la montée de l’antisémitisme, l’affaire Dreyfus, les prémices de la guerre de 14-18, celle-ci, Apollinaire, Proust….. et toujours Monet, la série des meules, de la Cathédrale de Rouen, les Nymphéas, l’accueil des impressionnistes outre Atlantique…. Et ainsi ce récit jusqu’au début des années 30 (avènement d’Hitler), épouse cette chronique de la vie artistique et politique, mais de façon concrète par les peintures décrites par autant de descriptions flamboyantes de l’auteur. Enfin la  quête du narrateur : celle de sa mère qui fut modèle de peintres, constitue une trame romanesque unifiant ce foisonnement….un peu « fou »

Anne

Falaise des fous