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On retrouve dans ce livre le « gamin » qui dans « Entre ciel et Terre » entreprenait un long et douloureux périple pour porter le message de Babour, son ami pris par le froid lors d’une pêche en mer. C’est auprès d’Helga, dans la chaleureuse douceur d’une maison, qu’il découvre les premiers frissons du désir. Il resterait bien dans ce lieu où il fait bon vivre malgré les accès d’humeur du vieil aveugle kolbeinn qui se plait à le tourmenter, mais on lui demande de seconder Jens, le postier, dans sa « tournée » des fjords de Dumbsfirdir. Autant Jens sait faire avec la terre, autant la mer le remplit d’effroi et le gamin qui connaît la mer l’accompagnera. Avec le cheval de Jens, ils vont traverser le grand hiver glacial, l’éprouver jusqu’au plus profond de leur corps, pour aller déposer dans quelques maisons isolées lettres, livres, revues. L’entreprise est difficile, quasi inhumaine, le gamin le sait. La neige absorbe tout le paysage, efface les chemins, enfouit les rares habitations. Il est facile de s’égarer et de faire un faux pas fatal mais Jens garde le chemin dans sa tête. Le froid impitoyable et le vent « qui ne connaît nul repos » et « souffle sans raison manifeste » sont des compagnons contre lesquels il faut continuellement lutter. Tous trois, les deux hommes et la jument, perdus dans ce grand blanc, « avalés par la tempête » savent que la mort rôde et il s’en faudrait de peu pour qu’ils ne se laissent emporter par elle tant la fatigue fait de chaque pas une épreuve. Ils trouvent une hospitalité accueillante mais rudimentaire dans quelques maisons tapies dans la neige où ils font halte : l’isolement, la faim, la maladie touchent durement ces familles vivant une réclusion forcée pendant le long hiver.


Les relations entre les deux hommes sont d’abord souvent hostiles : le gamin est un poète, amoureux des mots, posant mille questions sur la vie, l’amour, les femmes ; Jens est un taciturne qui ne s’encombre pas de paroles. Ces deux-là vont s’affronter, s’éprouver, se découvrir…

Cette traversée dans la neige et le froid glacial est bien sûr pour le gamin une épreuve initiatique ; l’adversité, les tourments, la peur, la colère le font entrer dans l’âge d’homme.

C’est un beau récit à l’incantatoire poésie ; une méditation sur la vie, l’amitié, la mort, le temps… On est complètement « pris » dans ce monde, si loin de nous, et emportés dans cette aventure extrême… et puis toujours l’étrange résonance des mots islandais. L’auteur parsème ici et là des réflexions sortes de maximes parfois surprenantes souvent belles :

« Certains mots forment des gangues au creux du temps, et à l’intérieur se trouve peut-être le souvenir de toi »
«L’homme meurt si on le prive de pain, mais il dépérit et se fane en l’absence de rêves ».
« Quelle valeur ont les paroles si on les trahit, et qu’en est-il alors de la valeur de l’homme ».
« Est-ce trahir les défunts que de leur survivre ».
« Un cheval s’emballe, un enfant naît ».
« La mort n’est d’aucune consolation ».

Un livre aussi dépaysant que possible et à la singulière beauté.

Annie du B.