Plateau par Bouysse

 

Il est des lieux propices à créer des « atmosphères »,  à faire surgir ou entretenir le mystère. La région dans laquelle se déroule l’intrigue de « Plateau » de Franck Bouysse est de celles-ci. Un coin de Corrèze (plateau de Millevaches) à l’habitat rare et  dispersé,  pauvre de sol mais riche de paysages à la beauté sombre et sauvage, un pays de solitude  où « aucun homme sain de corps et d’esprit n’est en mesure d’offrir quoi que ce soit à cette terre ». C’est dans le hameau « les Cabanes » au bout d’un chemin pierreux que Virgile et Judith vivent depuis toujours. Ils ne sont plus très jeunes et affrontent l’un et l’autre les marques de l’âge, Judith surtout qui, entre deux moments de lucidité, s’absente dans un monde où la raison  s’égare. Un peu à l’écart, deux autres fermes : celle des parents de Georges (la quarantaine). Neveu de Virgile, il a été adopté enfant par celui-ci et Judith après la mort accidentelle de ses parents. Cette ferme, sorte de sanctuaire inviolable,  est restée en l’état, Georges se refusant à lui redonner vie, lui préférant une caravane dans laquelle il a organisé son monde. L’autre ferme est devenue la propriété de Karl. Etranger au pays et au milieu rural, il s’est installé dans ce lieu perdu en quête de rédemption après une vie que l’on devine pleine d’excès. Il tente de calmer ses pulsions en invoquant Dieu dans de drôles de prières. Et puis en marge  de ce hameau  il y a une présence, comme une ombre qui se déplace dans la forêt toute proche, rôdeur-chasseur marquant son passage par des  signes énigmatiques,  troublants.

C’est dans ce hameau qu’arrive Cory nièce de Judith. Elle sollicite l’hospitalité de Virgile pour se « retrouver » après une période de sa vie marquée d’humiliations et de violence auprès de celui qu’elle appelle « l’homme-torture ». Elle va progressivement se familiariser avec cet univers si éloigné du sien, y trouver peut-être une raison de vivre.

C’est un livre fort et attachant ; un roman noir plus qu’un roman régionaliste, rugueux, plein de tensions. Les personnages ont une vraie présence : Virgile, attentif, généreux, taiseux gardant de lourds secrets sous le couvert de sa mémoire, Judith, fragile et émouvante,  Georges,  mal à l’aise dans sa vie qu’il n’a pas eu le courage de choisir, Karl, sympathique et inquiétant à la fois, Cory enfin qui apporte avec elle quelque chose de neuf et qui sera, sans le vouloir, le point de bascule de ce monde.

C’est une belle incursion dans un pays,  dans une nature qui imprime sa marque sur les hommes. C’est un regard sur un monde finissant, bouleversé par l’arrivée de « corps » étrangers. C’est une atmosphère insaisissable qui imprègne progressivement  le livre et  mène  vers un dénouement tragique.

Le style très réaliste dans les dialogues est dans l’ensemble plein de poésie avec des images magnifiques, riches, somptueuses même (1). Toutefois l’auteur franchit dans quelques passages  la limite du beau pour tomber dans une sorte de théâtralité. Certaines évocations  de la nature ou descriptions des attitudes et états intérieurs des personnages ont une sorte « d’opacité » qui laisse le lecteur perplexe  (2).

A lire parce que  malgré ces infimes  réserves (toutes subjectives) c’est un  beau livre.

Annie du B

(1)   « la roche affleure par endroits, distançant ajoncs, callunes et toutes sortes d’herbes faméliques. Les arbres, quand il y en a, on ne sait dans quelle matière ni jusqu’où ils vont puiser le sens de leur vie, dans quelle terre ruissellent leurs racines, sur quel magma la graine a bien pu germer et enfanter, avec l’unique projet de subir le vent, le froid, la neige et parfois la brûlure » (p. 7-8)

« Ici, c’est le pays des sources inatteignables, des ruisseaux et des rivières aux allures de mues sinuant entre le clair et l’obscur » (p.8)

(2)   « Il la veille toute la nuit, et même après que le jour s’est levé. On dirait un tableau de maître dans lequel la parfaite immobilité exclut l’idée même de la mort, afin que seuls subsistent les liens, et l’histoire de ces liens. Une piéta réinventée sculptée dans des tisons éteints » (page 157)

   « Venues de hautes sphères incalculables, les premières détonations traversent un air épais           et visqueux comme de l’huile de vidange, transpercé de fils d’or anarchiquement amidonnés » (p. 266)