Sandrine-Collette-Il-reste-la-poussière-Denoel

 

 

La Patagonie : ses terres immenses, ses espaces ouverts à tous les vents, ses sols ingrats tout juste bons à contenter les moutons. C’est là que vit une famille de 5 personnes : « la mère » jamais autrement nommée par ses 4 fils, des jumeaux, Mauro et Joaquin, Steban et « le petit » Rafael.

Dans cet univers hostile ils s’échinent à faire vivre une  estancia  : quelques centaines de têtes de moutons qu’il faut mener en pâture, tondre, soigner, déplacer,  surveiller et quelques bovins.

« La mère » dirige rudement son monde, sans affection, ni  bienveillance, s’adressant à ses fils uniquement sur le mode d’injonctions sèches concernant le travail à faire : pas de paroles ni sentiments  inutiles… Les fils, bien que  respectant « la mère » sans laquelle ils ne seraient rien, nourrissent envers elle une rancœur faite de frustrations accumulées, de soumission, de manque d’amour. Elle reste indifférente aux rapports nocifs  entre ses quatre fils, laissant s’exprimer la cruauté des jumeaux à l’égard des plus jeunes et surtout de Rafael.

Celui-ci subit sans répit  la haine farouche  de ses aînés, véritables prédateurs (la première page du livre  donne le ton) qui déversent sur lui leur trop plein de violence. Il ne peut guère compter sur l’aide de Steban, retranché depuis longtemps dans un mutisme qui lui vaut le statut de « débile » et pour cela  moins tourmenté par ses frères.

Rafael encaisse les coups, se relevant à chaque fois bien que redoutant ceux qui vont suivre. Il se console auprès de ses chiens et de son cheval. La mère laisse faire, neutre, fermée à toute émotion,  à toute compassion maternelle.

Le départ de Joaquin ne change rien à cet état des choses. Pourtant un jour Rafael,  sommé par « la mère » de retrouver des chevaux, dépasse  pour la première fois les limites de l’estancia, chevauchant seul pendant plusieurs jours, s’émerveillant de  la découverte d’une autre nature et goûtant  une liberté qui lui donne des accès de joie et l’enivre. Son retour fera basculer la structure que l’on pensait immuable de cette famille ; par lui quelque chose d’autre adviendra.

Le livre est composé  de chapitres qui se concentrent tour à tour sur un membre de la famille  même si c’est plus souvent sur Rafael que se porte le regard de l’auteur. Rafael enfant puis adolescent, marqué par la souffrance mais déterminé à ne pas se laisser submerger par elle. Il porte en lui une sorte d’innocence et d’humanité dans lesquelles il puise la force de survivre. La fin du livre laisse entrevoir une éclaircie. Désormais Rafael peut sans doute  espérer poursuivre son chemin en étant l’artisan de son devenir et non  plus une victime.

C’est un livre âpre mais  magnifique qui nous emporte et nous captive. Il  ouvre à la fois  de vastes  horizons, de  ceux qui nous font respirer dans les  westerns, puis recentre sa « focale » sur  cet  ilot  familial perturbé et  dévastateur, nous faisant entrer dans   la psychologie des personnages. Un grand moment de lecture.

 

Annie du B