Au nom du Père !

Sukkvand Islan  David Van, 2010 Prix Médicis étranger

Titus n’aimait pas Bérénice Isabelle Azoulai , 2015 P.O.L.

L’homme de ma vie Yann Queffélec ,2015 Guérin

Trois romans qui traitent à leur façon de la relation au Père !

Une relation difficile et pourtant aimante…une passion !

Pour certains on comprend que combien cette relation a pu être à la fois stimulante et mortifère : en  effet, si le père de Yan Queffélec  est connu comme l’auteur du « Recteur de l’île de Sein »,  si Louis XIV   qui né un an avant Jean Racine peut constituer un Père à ses yeux  dont il sera le tragédien attitré avant de devenir son historiographe, on  ne connaît pas Jim, le père de Roy , héros malgré lui de l’épopée catastrophique dans laquelle son père inconséquent l’embarque malgré lui.

Ce héros du roman de David Van que l’auteur …dédie à son père James Edwin Van  est un jeune garçon de 13 ans, Roy, que son père, Jim, entraîne sur cette île sauvage de l’Alaska pour y vivre en autonomie pendant quelques mois….

Le garçon, séparé de son père plus ou moins neurasthénique a hésité quelques temps. Puis il  a répondu positivement à cette demande :

« Il se voyait en train d’aider son père et de le faire sourire, tous deux randonnant, pêchant, se promenant sur des glaciers scintillant dans les rayons du soleil. Sa mère, sa sœur et ses amis lui manquaient déjà, mais il sentait que tout cela dégageait un parfum d’inévitable, qu’il n’avait en réalité pas le choix ».

Dans les trois romans, le Père est une figure qui au lieu de protéger, d’élever, contraint, distord et parfois anéantit.

Dans les trois romans, le Fils souvent consent, cherche désespérément l’amour du Père…

Bien sûr ce sont des univers radicalement différents :

La sauvagerie décapante de la nature de l’Alaska qui met à nu les comportements et les relations humaines dans le roman de David Van s’oppose à l’univers policé de Port-Royal où le jeune Racine fait son apprentissage auprès des maîtres exigeants que sont les solitaires que le pouvoir royal isole et combat.

Parmi ces maîtres, Hamon et sa jeune tante qui intégrera l’ordre des moniales de Port Royal constituent tout d’abord ses Pères putatifs, ceux qui lui enseignent les humanités tout en proscrivant  le théâtre et  les romans. Traducteur affuté des Anciens,  le jeune Racine découvre et apprécie Tacite  Ovide et Virgile et traduit ce ver du chant de mort de la reine Didon « palida morte futura » par « pâle d’une mort prochaine ». Son sens de l’ellipse et de la peinture des passions humaines le portent  à se séparer de Port Royal au grand dam de ses anciens « pères » et à versifier pour  ce roi qui construit sa gloire, entouré des meilleurs artisans de son sacre. Racine sera celui-là. Ce nouveau Père est très exigeant et difficilement accessible. A force de talents et d’intrigues, Racine y parvient.

Il s’entoure d’actrices talentueuses comme la Duparc, qu’il accule à un jeu où le naturel de l’âme doit primer et termine sa carrière de tragédien avec la création de Phèdre et Hippolyte

« C’est un succès et une surenchère de calomnies….Personne ne voit qu’il a tissé ensemble  culpabilité et innocence pour qu’au sommet du péché son héroïne ait une chance de salut. Ce sentiment  qu’il a de gravir une montagne en poussant l’antithèse jusqu’au bout, en faisant de sa Phèdre le plus ardent oxymore , il est le seul à le concevoir et à l’éprouver dans cette débacle, cette fatigue qui l’ensevelit. Partout on encense ses vers , mais on blâme son goût du vice, de l’inceste et du mensonge.

Cette fois, j’en ai assez, dit-il à Nicolas »

Il quittera le théâtre (n’y revenant qu’à l’instance de Mme de Maintenon pour les jeunes filles de Saint-Cyr, renie ses 10 tragédies et se consacrera à l’hagiographie royale en devenant avec son ami Nicolas Boileau son historiographe. Mais  la mort du Grand Arnault les pressantes prières de sa tante le ramènent à Port Royal, les entretiens avec Pierre Nicole le réconcilie avec ses tragédies :

« dans ce contraste, avec émotion, ce n’est pas son maître que Jean reconnaît mais lui-même, autrefois, quand il composait ses tragédies, quand l’alexandrin donnait à sa langue cette allure, cette façon de passer de l’ombre à la lumière en un instant, quand les images se coulaient dans la tirade sans être avalées par elle(…)Et pour la première fois, il tourne la tête vers ce qu’il a  composé sans colère ni honte, avec une espèce de tranquillité »

Cette dernière fidélité lui vaudra la disgrâce royale

 Quant à Yann Queffélec, troisième enfant d’un père, reconnu dans le milieu littéraire, il peine à se faire une place dans la fratrie et dans le cœur de son père  et c’est de cette disgrâce paternelle dont il  fait l’examen minutieux. Le titre de l’ouvrage évoque bien cette ambivalence des sentiments qu’il décrit : «  L’homme de ma vie »

Toujours comparé à l’aîné Hervé ou à sa sœur Anne, Le « p’tit vieux » comme son père l’appelle cherche par tous les moyens à attirer l’attention de ce père à la fois craint et admiré ; il ne récolte que quelques fessées magistrales jusqu’en  janvier 61, où la mère, femme tendre et aimante met le holà à ce type de relations… p 119  Bien sûr, Yann ne se distingue pas toujours par des exploits, accumule bêtises, impertinences  et mauvaises notes mais, à 13 ans  il commence à écrire « Le pendu » -encouragé par sa mère, ignoré par son père. La médiocrité de ses résultats scolaires le conduira à l’internat où il n’est pas vraiment malheureux, juste séparé de ceux qu’il aime, surtout de sa mère, malade qui ne survivra pas à une tuberculose….

Le temps passe, le mauvais garçon a pris la mer, roulé sa bosse, écrit et il décroche le Goncourt pour Noces Barbares : ce qui donne ce dialogue surréaliste entre le fils et le père  (Quatrième de couverture)

Supplanté son père sur la scène littéraire : voilà qui est insupportable ! Mais on se tromperait en pensant que ce livre n’est qu’un règlement de compte acide, c’est beaucoup plus nuancé et ambivalent et formidablement émouvant !

Faut-il « tuer » le père pour exister littérairement et humainement ?

Ces trois ouvrages tendraient à l’accréditer, mais ce sont également des paroles d’amour : celles qu’ils n’ont jamais entendues et qui font aussi le départ de ces créations : écrire pour et à la fois contre son Père : voilà qui est doublement stimulant !!!

 

Anne