les-prophetes-du-fjord-de-l-eternite,M207826Roman  vertigineux comme un gouffre au bord duquel tour à tour le lecteur  retient son souffle ou plonge  à l’instar des deux premières pages du prologue intitulé "la chute". En haut d’une falaise une femme (la veuve) propulsée par un coup de botte tombe poussant "un cri  vertical aussi inégal qu’un trait de fusain".

 C’est une épopée historique et métaphysique, un voyage littéraire qui nous transporte de Copenhague au Groenland il y a deux siècles, attaché aux pas d’un homme, Morten Pedersen Falk. Alors qu’il rêve de devenir médecin il poursuit des études de théologie sous la pression de son père. A 26 ans, ordonné pasteur, il rompt les amarres, abandonne sa fiancée pour partir seul au Groenland. Il veut maîtriser ses choix de vie, obnubilé par une phrase de Rousseau "l’homme est né libre et partout il est dans les fers". Humaniste, chrétien il n’en est pas moins homme et mène dès le début du roman une vie dissolue dans les bas fonds de la ville.

Son départ est un tournant, "un signal fort qui lui ouvre les portes de la vie, comme les portes d’une ville frappée par la peste qui s’ouvrent et vous laisse sortir en pleine nature et à l’air frais." Il espère vivement  rencontrer la population locale. "Il va éclairer la colonie par la raison et les lumières" pense-t-il.

En 1787 il embarque donc, avec une vache, sur l’unique navire qui, une fois par an quitte le Danemark pour le Groenland. La description de cette traversée épique par un tel tandem est mémorable.

 C’est rempli d’espoir qu’il débarque à Sukkertoppen, petite colonie danoise. Peu importe si les conditions sont extrêmes « une vie brève est un prix raisonnable pour une œuvre riche » pense-t-il !

Sa rencontre avec les autochtones n’est pas à la hauteur des ses espérances. Il  les trouve «obtus, impassibles, faux, sales et puants. Il leur reconnaît un don : celui de fixer leur interlocuteur d’un regard parfaitement inexpressif. »

Sa relation avec les colons n’est pas plus réconfortante. Confrontés à la solitude, séparés  de leur pays, éprouvés par les humeurs de leurs corps ils sont corrompus, ramenés à leurs instincts les plus primaires. Ils échouent à propager la foie chrétienne d’autant qu’un vieux pasteur a semé partout des bâtards davantage que la bonne parole. 

Une communauté dissidente et autonome  s’est établie au nord de la colonie dans un endroit nommé fjord de l’Eternité. Elle recueille chaque jour de nouveaux adeptes satisfaits de vivre selon des principes chrétiens et  humanistes.  Falck est subjugué par ces idéaux qui, pour un temps, le libère.  Il est impossible par contre pour les Danois d’accepter cette inversion des rôles.

Un roman très dépaysant. L’auteur éclaire la situation historique par l’intermédiaire de son personnage principal, exemple-type d’un homme partagé entre ses valeurs spirituelles et sa condition d’homme.  Une écriture réaliste et une clairvoyance cruelle  mettent les personnages à nu. Kim Leine a vécu pendant 15 ans au Groenland. Il y a probablement puisé une force que révèle  une écriture puissante au fort pouvoir d’évocation.

Brigitte.