Fumet de lectures

19 janvier 2018

La Part des flammes de Gaëlle Nohant

eho_nohant1-700x1024Au feu!

"4 mai 1897. Le tragique incendie du Bazar* de la charité mêle les destins de Sophie d'Alençon, duchesse charismatique qui passe son temps dans les hôpitaux pour tuberculeux, Violaine de Raezal, comtesse devenue veuve trop tôt pour les convenances de l'époque, et Constance d'Estingel, jeune femme tourmentée prête à se sacrifier au nom de la foi." 

G. Nohant dont l’écriture pointue, détaillée, et d’une suavité qui m’a éblouie, fait revivre avec une folle intensité une époque où la haute aristocratie domine effrontément la société et au-delà d’une grande fresque romanesque, elle dit vouloir nous montrer la manière dont les tragédies nous permettent parfois de naître à nous-mêmes.

Je n’ai pas lâché facilement ce roman foisonnant de mystères, de rebondissements, de duels, d’internements volontaires, de convenances hypocrites, où l’amitié finit par triompher.

Un ENORME coup de cœur.

Prix du livre France Bleu-Page des libraires 2015.

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15 janvier 2018

Femme à la mobylette de Jean-Luc Seigle

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Abandonnés par tous, Reine et ses trois enfants n’arrivent plus à faire face. Sa vie finit par ressembler à son jardin qui n’est plus qu’une décharge. Tant de richesses en elle voudraient s’exprimer et pourtant son horizon paraît se boucher chaque jour davantage. Seul un miracle pourrait la sauver... Il se présente sous la forme d’une mobylette bleue. Cet engin des années 1960 lui apportera-t-il le bonheur qu’elle cherche dans tous les recoins de ce monde et, surtout, à quel prix ? Jean-Luc Seigle dresse le portrait d’une femme au bord du gouffre qui va se battre jusqu’au bout. Ce faisant, c’est une partie de la France d’aujourd’hui qu’il dépeint, celle des laissés-pour-compte que la société en crise martyrise et oublie.

 

Détresse matérielle et psychologique .

 J'ai été touchée par Reine, cette femme fragile, accablée par la précarité mais digne qui se bat pour garder ses enfants.

Elle se reprend en main physiquement pour trouver du travail, elle qui se laissait aller de puis des années.

Son métier de couturière est en voie de disparition depuis l'invasion des produits fabriqués en Chine ou au Magreb.

La force de ce roman n'est autre que ce regard criant de vérité sur notre société moderne qui oublie les laissés-pour-compte.

"Il faudrait que les pauvres se contentent de la joie d'être en vie"

JLSeigle termine son récit sur une note plus personnelle, en quelque sorte une réflexion sur les devoirs d'un écrivain qui ne peut pas rester neutre dans une société remplie d'injustices inacceptables.

Quelques mots ont retenu mon attention et résonnent avec force : «  Croire qu'un trésor est caché dans le plus misérable d'entre nous….. ».

C'est tout à fait le sentiment que m'a donné Reine.

Elise

 

 

 

 

 

 

 

 

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12 janvier 2018

L'ordre du jour d'Eric Vuillard

CVT_Lordre-du-jour_883524 présents.

« E. Vuillard retrace les événements et les coulisses de l'Anschluss, lorsque la Wehrmacht entre triomphalement en Autriche, et s'interroge sur les fondements des premiers exploits de l'armée nazie, entre rapidité, modernité, marchandages et intérêts »

J’ai eu la chance d’écouter tout un après-midi E. Vuillard, en septembre 2017, avant qu’il ne soit l’outsider qui a remporté le prix Goncourt. Je me suis laissé emporter par son courant prolifique de paroles. Il est bon orateur, très éloquent, et il faut rester concentré pour ne rien perdre de ses décortications de l’envers de l’histoire, si bien qu’à un moment, pour sortir de mon apnée d’écoute, j’ai eu soudain envie d’avoir en face de moi Patrick Modiano, qui cherche longuement le mot juste en interview.

Ecrire peut se comparer à la confection de haute couture, comme m’est apparu le chapitre « Déjeuner d’adieu à Downing Street » de ce récit, particulièrement bien filé.

Ce prix littéraire mérité, court et dense, m’a bien plu car j’ai soufflé à volonté : j’ai souvent posé le livre, ai cherché la signification de mots rares, suis retournée en arrière pour savourer le plus longtemps possible sa virtuosité d’écriture, empreinte d’ironie drôle.

Eric Vuillard et Danièle Sallenave, à Savennières, le 22 septembre 2017 :

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11 janvier 2018

L'enfant qui de Jeanne Benameur

L-Enfant-qui-de-Jeanne-Benameur-Actes-SudLa lectrice qui

se réjouissait de lire le dernier roman de J. Benameur et effectivement les premières phrases annoncent un style enchanteur et un rythme prometteur :

« Dans ta tête d’enfant, il y a de brusques ciels clairs arrachés à une pente lente, basse, impénétrable. Ta mère a disparu. Elle avait beau ne jamais être complètement là, c’est à son odeur, à sa chaleur, à ses mains silencieuses que tu prenais appui pour sentir que tu existais vraiment.»

Deux pages, trois pages, et vite quelque chose me dérange. Les métaphores s’accumulent et s’enchevêtrent dans des méandres verbeux, voire oiseux.

Je choisis au hasard un extrait :

P 27 : « Les heures tomberont dans des mers inconnues quand les oiseaux dans leur long voyage écarteront leurs ailes. »

J’ai tenu jusqu’à la fin car chez Actes Sud, 120 pages se lisent vite.

L’auteure tente de nous présenter un enfant qui se cherche dans la forêt car il a perdu sa mère et vit avec un père violent. La grand-mère essaie de démêler les raisons de cette disparition inexpliquée.

Malgré l’utilisation fréquente du mot « puissant » j’ai trouvé ce roman, travaillé en contrepoint poétique,

faible et ennuyeux.

 

 

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10 janvier 2018

Flora Tristan d'Evelyne Bloch-Dano

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A Angers, deux lieux portent le nom de Flora Tristan : une résidence universitaire et le centre d’IVG au CHU. A Nantes, c’est une rue et une école primaire. A Strasbourg, un centre Femmes battues. Etc…

Nous lui devons beaucoup, nous les femmes, et que le nom de Flora Tristan soit encore prononcé est important. En effet, elle a déplacé des montagnes dont les cimes brillent encore.

« Etrange destin que celui de Flora Tristan (1803-1844) : il marque le triomphe de la volonté dans un siècle où la liberté est une idée neuve pour les femmes…La biographe cherche les vérités et les ombres d’une figure insoumise, indomptable mais charmeuse. »

De tous les écrits de la féministe, dite « à part », mais exceptionnellement intelligente, qu’était F. Tristan, Evelyne Bloch-Dano émet que « les promenades dans Londres » est le plus réussi car « vivant, précis, bien documenté et bien écrit ». En écho à ce jugement de la plume de F. Tristan, j’attribuerai le même ressenti à la lecture du présent ouvrage : vivant, précis, bien documenté et bien écrit.

Publiée en 2000 chez Grasset, la version dans la collection Poche sortira en mars 2018.

Je vous le conseille VIVEMENT.

 

PS : Flora Tristan a eu 2 fils et une fille, Aline, que George Sand prendra sous son aile à la mort de Flora, âgée de 41 ans, et la mariera à Clovis Gauguin. De cette union naîtra Paul Gauguin dont l’exposition des œuvres au Grand Palais, jusqu’au 22/01/2018, retrace son étonnante carrière. 

 « Ma grand-mère était une drôle de dame ». Ainsi s’exprimait Paul Gauguin (1848-1903), gauguinillustre petit-fils de Flora Tristan.

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08 janvier 2018

Les Veuves de verre d'Alexis Gloaguen

 

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Un diamant de mots.

J’ai écouté longtemps, et ce jusqu’à la dernière émission (juillet 2014) « Du jour au lendemain » d’Alain Veinstein. Il invitait des écrivains et les questionnait sur la genèse de leur livre.

Je ne l’ai jamais entendu émettre un avis personnel en ligne, sauf une fois , le 26 mai 2010, avec Alexis Gloaguen qui venait de publier ce carnet de récits de voyages. Je me rappelle son entrée en matière « … votre écriture est d’une beauté totalement inouïe… ».

J’ai donc acheté le volume et depuis 2010, c’est le seul livre que je lis, relis, lis, relis, au hasard d’une page puisque les chapitres, de la poésie en prose, peuvent se lire séparément.

L’auteur, en duplex depuis Saint-Pierre-et-Miquelon, expliquait au journaliste et aux auditeurs qu’il avait été transpercé d’un choc esthétique en découvrant les tours, effrayantes et attirantes, du centre de Toronto, d’où ce titre, encore énigmatique : Les Veuves de verre. toronto2

Les mots justes me manquent pour inciter à lire ce poète, alors juste une mise en bouche :

« La langue a néanmoins ses coups de chaleur. Elle souffle ses syllabes, incise des bouffées d’assonance et des giclées de rythmes. »

« Les phrases courent comme des serpents…. Et comme les serpents elles s’orientent, infaillibles : inexplicablement. »

« Les verbes se disposent en strates érodées, hautes, impératives »

Je laisse le mot de la fin à son éditeur, Maurice Nadeau, 99 ans en 2010 (et mort en 2013) : « Dans le voyage la réalité se mêle au rêve, tandis que pour le lecteur éclate la révélation d’une écriture. »

 

 

 

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05 janvier 2018

Bourrasques et accalmies de Sempé

bourrasques

 

Tempête d’émotions.

Etonnante association entre les signes violents du ciel, des eaux et du vent dans notre pays, mon emprunt fortuit de ce beau livre et les vœux de l’Elysée.

Françoise Nyssen a choisi comme carte de vœux ce dessin

culture

tiré de l'album Bourrasques et accalmies, paru en octobre 2013, "dans lequel Sempé invite nos esprits à poser un regard différent sur le monde. Avec subtilité, Sempé en croque aussi les contradictions. Elle veut livrer le message que la culture est une discipline collective, sociale et chacun peut s'en saisir."

Un concentré d’humour derrière chaque coup de crayon. 

Tourner les pages de ce livre allume des pensées et vous fait changer d’air.

Eclatant.

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01 janvier 2018

S'émerveiller de Belinda Cannone

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En 2018, changez de disque dur et adoptez le logiciel de pensée de B. Canonne : l’émerveillement comme savoir vivre.

S’émerveiller, ralentir, retrouver la fraîcheur du regard, s’illuminer d’un détail grâce à une attention aiguë, c’est une voie possible vers le bonheur.
Après vous être émerveillé en ouvrant grand vos yeux, je vous souhaite de les fermer parfois et de respirer de contentement comme ces deux bienheureux :

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Bonne année 2018 !

 

 

 

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12 décembre 2017

L'Orangeraie de Larry Tremblay

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Prix des libraires du Québec 2014

Le choix de Zahed*.
"Amed et Aziz, 9 ans, sont jumeaux. Ils vivent au milieu des orangers sous le regard bienveillant de leurs parents Zahed et Tamara. Quand un obus ravage la maison de leurs grands-parents, la guerre se fait bien réelle. Décidé à les venger, Zahed doit faire le douloureux choix d'envoyer un de ses fils bardé d'une ceinture d'explosifs de l'autre côté des montagnes." 

Ce roman, écrit dans un style d’une force époustouflante, perfore le lecteur au-delà du supportable.

Un jour, Zahed réunit les voisins et les employés de l’orangerie puis  « avec une fierté émue, il leur avait expliqué que son jeune fils… serait bientôt un martyr ».

Larry Tremblay, écrivain et dramaturge, nous laisse espérer au dernier chapitre que le sublime peut vaincre le crime politique.

En effet, le théâtre aussi peut aussi devenir une bombe car il rend visible des actes et illustre brillamment ce qu’a écrit Stefanson dans  Entre ciel et terre : « Nous pouvons nous passer des mots pour survivre mais nous en avons besoin pour vivre ». Ce sera cruellement le cas du jumeau survivant.

* A la lecture du dilemme tragique du choix d’enfant à faire mourir, j’ai pensé au roman Le choix de Sophie de William Styron (1979) où un médecin sadique du camp d’Auschwitz fait choisir à une mère lequel de ses deux enfants serait immédiatement tué par gazage pendant que l’autre pourrait continuer à vivre dans le camp.

Inoubliable.
mjo

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08 décembre 2017

Madame Proust d'Evelyne Bloch-Dano

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* La maison dansante 

Anne PROUTEAU, Maître de conférences de littérature à l’Université Catholique de l’Ouest, a invité Evelyne BLOCH-DANO, de passage à Angers, pour une rencontre avec les étudiants en Licence 3 de Lettres.

D'Evelyne Bloch-Dano, ils ont étudié :

- Madame Zola, 1997 (grand prix des lectrices de Elle)
- Madame Proust, 2004, (prix Renaudot de l’essai)
- Chez les Zola : le roman d’une maison, 2006
- Jardins de papier, 2015
- Une jeunesse de Marcel Proust, 2017

Des questions pertinentes et des réponses affinées ont fait de cet échange fructueux un moment roboratif en ce qui me concerne. En effet, Je m’étais faufilée dans la salle comme une petite souris car je me rappelais avoir lu "Madame Proust":

 jeanneproustUne femme mystérieuse.

A la question “Quel serait votre plus grand malheur ?”, Marcel Proust avait répondu : « Etre séparé de maman ». Jeanne Proust est née en 1849 dans une famille juive. Possessive, aimante, omniprésente même après sa mort dans l’œuvre de son fils, elle l’a protégé, éduqué et influencé.

Polyglotte, pianiste, amoureuse des livres, héritière d’une bourgeoisie juive éclairée et épouse d’un fils d’épicier catholique sans fortune, Jeanne demeure, à bien des égards, un mystère.

Née au milieu du XIXe siècle, immensément riche dès sa naissance, cultivée, Jeanne Proust aurait joui de nos jours d’une vie agréable, épanouissante et insouciante.

Sous la 3e république « la vie sociale de l’épouse est bien souvent le prolongement de la vie professionnelle de son conjoint". En bonne épouse de médecin hygiéniste, personnage considérable, dont les funérailles, presque nationales, vont couronner une carrière brillante où ne manquent ni la fortune, ni les relations les plus flatteuses, mais « lourd et insignifiant » en privé, elle veillera toute sa vie (elle est morte à 56 ans) à l’homogénéité sociale de son rang, lourde de contraintes mondaines, domestiques, familiales.

Elle remplira tous ces rôles avec brio :

Elle se pâmera d’ennui dans les milieux feutrés de la grande bourgeoisie qu’elle est amenée à fréquenter de par son rang ; proche de Mme Félix Faure, épouse du Président de la République, on lira dans ses Carnets qu’à l’Elysée « dans une atmosphère de parfait ennui, la conversation roule sur la santé des parents, enfants, cousins et cousines des visiteurs ». Qu’à cela ne tienne Jeanne Proust offrira à tous « sa disponibilité et le masque de sa gaité ».

Elle doit régenter les domestiques, nombreux : cuisinières, lingères, servantes, portiers, l’employée qui nettoie les cuivres (uniquement !), les extras venus lors de réceptions, et j’en passe. Un travail à plein temps, incontournable. Elle traînera même ce petit monde en cure où elle descend à l’hôtel mais qui pourrait retrouver du service si elle est amenée à louer une maison !

Jeanne Proust, épouse modèle, fermera les yeux sur l’infidélité de son époux qu’elle chérira, on se demande pourquoi car ils ne partagent AUCUN intérêt commun. Cependant elle ne faiblira pas quand l’affaire Dreyfus, conflit social et politique majeur, surviendra à la fin du XIXe siècle. Elle s’opposera à son mari catholique, en tant que juive et se déclarera une dreyfusarde dès la première heure.

Enfin, Jeanne Proust vouera une passion hors norme à son fils aîné, Marcel, qui a failli mourir à la naissance, asthmatique, d’une sensibilité extrême, handicapé de la vie pratique. Aimante, certes, mais possessive, voire castratrice. En mourant, Jeanne Proust a emporté aussi le petit Marcel, confie-t-il. Après deux ans de descente aux enfers, inconsolable, naîtra l’écrivain que l’on connaît, à 36 ans.

Jeanne Proust s’octroie un seul plaisir quotidien : elle se confie à ses Carnets. « Elle y note ses pensées, laisse affleurer ses souvenirs et charge sa plume de garder vivants ceux qu’elle a aimés».

Un essai biographique captivant, très bien écrit, qui se lit comme un roman.
mjo

 

 

 

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